J'ouvris brusquement les yeux. Il faisait noir comme nuit, et c’en était une. Mes pupilles se dilatèrent pour capter un quelconque rayon de lumière, il y’en avait pas un cette fois-ci (heureusement). Désormais, mes paupières ne se fermeront plus. Sortie d’un sommeil profond, j'étais perdue. Qui suis-je ? Où suis-je ? Dépouillée de toute conscience spacio-temporaire et surtout de mon identité, j'étais devenue temporairement une Jane Doe. Loin d’être stressée, le flux nerveux dans mon encéphale grillerait tous les feux rouges et jaunes dans l’espoir de sortir de ce trou noir. En attendant que ma formation réticulée se mette en marche, j'essayais de glaner un quelconque indice extérieur ? Mes yeux examinaient, malgré l'oscurité, la chambre dans laquelle j'étais étendue sur un lit. Un lit ? J'avais donc un corps ! J'étais un être conscient de son inconscience mais doté d’une présence physique bientôt capable de se mouvoir de surcroît. Puis mes orteils et doigts se mouvaient insensiblement. Pardi ! C’est moi ! C'est bien moi. Il m'a fallu deux longues et intenses secondes pour me retrouver. Je peux enfin fermer les paupières ... Et réflechir à ma condition.

Amélie Nothomb avait griffé quelques phrases sur ce genre d’ictus dans le journal d’hirondelle. Mais contrairement à ce qu’elle écrivait, dans mon amnésie, je ne me souciais nullement de mon sexe ni de mon âge. Il semble que l’essence de mon être n’admette pas le genre comme critère primaire. Quant à l’âge, il s’agit d’une conséquence et donc revêt un caractère secondaire et de toute façon inévitable. Ce qui était extraordinaire, c’est qu’une fois dépossédée de mon identité, tout était possible. Jane Doe que j'étais, avait touché une liberté (immense) du doigt. Au fond du noir, elle aurait pu être une star, un président des states, un pape, un mannequin, un nouveau-né, un chat d’intérieur ou Ghandi. Ou alors, elle aurait effleuré la détresse de Jeanne de France, d'un sidéenne, un amputé, un brulé, un condamné à mort ou un innocent. Pire, elle aurait été un conspirateur, un criminel au fond d’une prison, un soldat contraint de tuer ou Hitler. C’était finalement la voie vers tout … Hitchcock aurait pu traiter ce sujet dans sa quatrième dimension, fallait encore y penser.

Alors que me laissant réintégrer par la totalité de ma personnalité et une partie de mes souvenirs, l'instant philosophique, ayant attendu au perron de mes idées, réclamait, comme à chaque fois, sa part de l'histoire. Lui fait rien, puis il se pointe comme une fleur ceuillir une phrase machée à la gloire de son utilité. Pfff ! Quel féneant celui là. Donnons lui ce qu'il veut, qu'il nous lâche la grappe. Que dire de cette expérience ? Est-on finalement insatisfait (ou satisfait) de soi ? La réponse dans la sira nabaouiya ou la vie du prohéte se résume en un mot الرضا. La satisfaction à qui en veut. On apprécie plus ce qu’on est quand a failli être ce qu’on ne veut pas et même ce qu’on pense vouloir être.

La bonne nouvelle, c'est que pour expérimenter la liberté, pas besoin de quitter son lit (encore moins aller à une plage ou l'eau se confond avec l'horizon) … Vivement le prochain ictus ou rêve plaisant.

DNR

Sonderstrand

"Nuit d'été sur la plage de Skagen" de Peter Krøyer