Jamais elle n’aurait cru qu’elle se retrouverait derrière un pupitre. A cette honorable assemblée. Parmi cet éminente guilde. Membre de cet aréopage d’influence. A défendre, boutoirs et ergots, le sort de l’espèce animale. Volontiers provoquante, Suzie (lire Souzie) a sorti des placards son plus cher vison, et apprêté son groin de son plus beau perçing en corne, et mis son unique bracelet en ivoire sculpté. Au passage, la chose pachydermique, acheté sur le darknet, a coûté pas moins de trois pattes, une queue, trois machoirs pleines en plus de la peau du postérieur et peut être des droits de douane (Le procédé d'octroi et les indentités des donateurs involontaires resteront opaques). La coquetterie de Suzie prenant congé ce jour, sa hure était révélée au jour sans peinture faciale. L'oratice réservait tout l’intérêt que l’audience puisse lui porter, au-delà des accessoires agaçants dont elle s’est parée, à sa tragique histoire. Sa moralité. Et à son intime conviction dans cette affaire qui a failli lui couter la vie. Conviction qu’elle souhaitait devenir bientôt contagieuse et être ainsi partagée par son auditoire. Suzie s’est donc approchée du micro pour vocaliser la fable de sa vie.

"Chère harde, il y’a fort longtemps, du temps ou j’étais gravide, j’ai été témoin d’une impitoyable vénerie. La laie suitée que j’étais, était poursuivie aux sabots par un troupeau de chasseurs des temps modernes, qui se croyaient, de surcroît, élégants dans leurs haillons en camaïeu kakis dans une forêt aux couleurs boisées de l’automne. Preuve s’il n’en faut qu’ils n’y connaissaient rien à la nature de la nature."

Suzie, de son nom, courte sur pattes, courrait au ras du sol en haletant. Elle faisant régulièrement des haltes pour vérifier si sa pestiférée de progéniture lui emboitait le pas. Quelle idée de les avoir mis au monde dans cet univers barbare qu’est la forêt du nord ? A une époque (maintenant lointaine depuis l’arrivée de ces nains collants) copuler avec Bob le sanglichon, bien que mauvais parti, paraissait une idée agréable … Mais finalement n’est-il pas bien parti ce parti ? A l’instant, s'occuper de ces utérins, crétins comme leur paternel, s’avérait être une tâche contraignante et surtout dangereuse maintenant qu’elle était la proie des humains. La bête grasse rêvait de liberté, d’un champ de racines, de quelques bulbes gras, de navets frais et de mâles plus futés que ne le fut Bob. Elle dégusterait tout ceci ici et là ... Peut être même là-bas. N’avait-elle pas songé à abandonner à leur triste sort ces quadrupèdes poilus qui la collent instinctivement depuis leur enfantement ? Après tout, elle ne les connait pas. Ils ont quitté, sans invitation, ses entrailles pas plus tard qu’hier soir. Elle a eu de fortes crampes. Emétisantes même. Pensant que c'était une intoxiation alimentaire, Suzie s'était arrêtée d'ingérer les poissons abondonnés par la riviére. Surement morts depuis trop longtemps. De retour prématuré à son terrier du moment, Suzie d'allongea quand le triplet s'enfanta sans sa participation consciente ni sa volonté connue d'elle. Il s’agit surement d’une erreur. Ou d'une confusion de genre. Comme un colis déposé à la mauvaise adresse. Cet archéodendrite de cigogne devrait prendre sa retraite ! C’est vrai quoi ! Rien ne prouve que je suis leur maternelle pensait-elle. En quoi ce moment furtif et un peu douleureux devrait nous lier ? Les graines avaient visiblement pris mais pas celle de la matérnité. Le fait est qu’ils sont là. Qu'ils la suivent à la trace ces morveux et réclament leur collation régulièrement. C’est quoi ces manières ? Vos parents ne vous ont pas éduqués ? Ni de « s’il vous plaît Madame », ni de « merci Mademoiselle ». Puis les voilà qu’ils éructent de leurs rots en fin de repas, sans gêne aucune, sur mon pelage dru ! Votre mère ne vous a rien appris de la politesse ? Insouciants, sourds à ses plaintes silencieuses mais bien intenses, les rejetons se frottaient à Suzie affectueusement. Ah la galère ! On dirait qu’ils sont mous du cerveau et durs de la feuilles ces mioches ! Il est temps de partir se dit la truie. Je m’octroierai le luxe de la réflexion une fois à l’abri abdique-t-elle. L’air était fébrile. Au loin, le son étouffé d’un cor mal accordé parvenait à ses pavillons. Les chiens aboyant et les hommes s’égosillant, la pistaient de plus belle comme si c’était le dernier but de leurs misérables vies.

Au loin, les canidés étaient presque à l’acmé de leur excitation. On devinait leurs tachycardies, leurs tachypnées, leurs regards vifs, leurs surrénales inonder leurs corps frêles d’hormones, et l’engorgement de leurs glandes salivaires à l’idée de se rapprocher toujours plus de la proie désignée par le chef de meute, Basil le chauve et .. Accessoirement l’idiot châtelain des environs.

Au milieu du brouhaha ambiant, et d'un coup un seul, la meute de canidés stoppa sa course effrénée. Les pattes élancées se figeaient dans une posture statique. Les museaux pointant vers un horizon invisible. Les hommes, crédules (comme à chaque circonstance), se regardaient en silence. Les chiens sentaient l'atmosphère. Et regardaient autours d’eux. Les hommes, eux, sentaient la sueur. Et se reluquaient les paluches. Tout était dit. Les animaux poursuivaient une quête extérieure à eux, les humains se cherchaient narcissiquement. Tu l’as vu ? Tu l’as vu ? Qui ? Mon beau nombril. Tellement prévisibles ces bêtas ! Et oui, quand tu es traqué par des descendants sapiens tu n’as autre choix que devenir misanthrope. Ce silence introspectif fut brisé quand la canidé en chef, Willow, vêtue d'un pelage gris douteux tacheté aléatoirement de noir, gémit sur le ton de la plainte puis baissa, au sol couvert de feuilles d'automne, son petit crâne fuselé. Les chiens la suivaient solidairement dans un entre-chant collectif comme des musiciens accordants leurs instruments. L’émulation tomba brusquement comme un soufflet à l’organe aplati par l’air qui s’engouffre par un four ouvert trop tôt. (excusez la référence alimentaire, il s’emblerait que l’estomac souhaite prendre la parole). Bref, la chasse était finie pour aujourd'hui. Finie en pleine l'après-midi ! Comme une promesse non tenue. Ou un souhait ardent avorté en pleine réalisation. Le vent soufflait à contre sens. Les effluves rances du mammifère femelle et ses marcassins étaient perdues désormais. Les chiens n'avaient plus de piste olfactive à renifler. Et les hommes en étaient paralysés. Hé que c'est con ! Les cinq sixiémes de la harde n’avaient rien compris au manège des chiens. Ils étaient encore en pleine digestion ces gloutons. Depuis qu’ils ont quitté le château panses repues, ils n'avaient toujours pas pipé mots. Comme s'ils savaient tout du code de la chasse. En réalité, ils faisaient semblant. Seuls les chiens et Lev, le coach de chasse de Basil, y voyaient clair dans cette affaire. Quant aux membres de cette cour ignarde ils se regardaient comme pour se découvrir pour la première fois. Immobiles sur leurs montures ils se demandaient : Que se passe-t-il ? Qu’allaient-ils faire maintenant ? Lev ! On s'ennuie. Dis à ces toutous de courir derrière la proie ! Ou commande nous un pique-nique !

La suite au prochain épisode ...

DNR

PS : Suzie, la muse de circonstance, était un cochon vietnamien. Un peu bien portante, elle vivait dans l'enclos d'un restaurant situé dans une grande forêt régionale. Un jour d'automne, sa silhouette imposante manquait à l'appel. L'infactus avait-il eu raison de sa vie ? (t'imagine la perte séche de l'exploitant ? Toutes ces saucisses et ce lard qu'on va devoir enterré ? Faut déjà tracter son corps lourd à sa derniére destination .. Raméne la remorque, je n'ai pas envie de me payer une sciatique !) Ou a-t-elle fini dans les panses à quelques pas plus loin ? Comment les parents avaient-ils expliqué cette disparition aux enfants qui se réjouissaient de voir les oies, poules, canards, moutons et Suzie ? Comment ne pas être touché par la potentielle transformation alimentaire de Suzie ? Faut-il devenir végétarien ? Comment défendre la cause animale de façon plus large et efficace ? Nous voilà caressant de l'idée le droit animalier ou beaucoup rester à baliser. A réflchir. A faire et défaire. Un nouveau défi pour le sapiens carnivore. 

 

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