Agenouillée au bord d’un lit, j’écrasais de mon poids sa poitrine pour le réanimer.  Il avait le teint de l’au-delà, mais je ne le regardais plus, mes yeux étaient  rivés sur le scope. C’était l’heure de l’action et non pas de l’inspection. Nos « moi » n’avaient pas encore décidé qu’il était mort. D’un réflexe naturel, on y croit … Jusque bout …  In fine, ne choisit-on pas ce métier parce qu’on croit dur comme fer qu’on peut sauver des vies ?  Puis l’idée fait son chemin … La mort qui emporte sa victime assoit sa présence dans nos esprits … Progressivement. Quant à  feu l’humain, il a déjà quitté son corps … Définitivement. Une larme épaisse à l’œil droit en guise d'un dernier souffle.

D’autres aventures s’enchaînent et émaillaient cette garde de 30 heures.

Un sexagénaire en bout de course reçoit en guise de merveilleux présent un cœur vaillant n’ayant battu dans un thorax qu’un quart de siècle. Promesse d’une nouvelle vie qui a soif de temps, et finalement d’inconnu.

Mais à quoi est-ce que je pense après ces péripéties ? De quoi est-ce que je prends conscience après avoir massé un être qui ne revient pas ? De quoi ai-je envie après 30 heures à l’hôpital dont 4 heures de sommeil ? Qu’est-ce que je pense de la mort ?

Demain, c’est encore une dure journée de labeur. Je « re-prends » conscience que j’ai perdu à jamais l’inconscience et l’insouciance des gens du métro. Quant à mes envies : que le temps s’arrête et que ce mal de crâne disparaisse. Envie de côtoyer des gens normaux et sains de corps, pourquoi pas dans un marché ... Il y’en a pleins dans les marchés ... Des gens qui achètent ou négocient et s’adonnent donc à des activités banales.  Enfin, je pense que la faucheuse (celle contre laquelle je lutte) est une réalité … Toujours aussi indésirable ... Entre autres choses.

DNR