Elle avait 74 ans et déjà un pied dans la tombe. Depuis deux jours, son cœur (organe de l’essence de vie) failli. Comme tout un chacun, elle avait un visage, un nom, un vécu, mais la gravité de la situation n’autorisait l'équipe qu’à s’attarder sur l’histoire de sa maladie. Son corps inerte, prêt à être badigeonné allait être notre point de rencontre avec cette femme de corps dolent, au plus profond de son inconscience et au plus profond de notre concentration. L’absence de contre-transfert psychologique nous sera, encore une fois, salvatrice.

Notre rencontre est passée par son thorax, on s’y est enfuit presque naturellement. Ses poumons d’un saumon pale sont venus nous accueillir alors que c’est le voisin qu’on désirait. Puis la lumière fut sur le cœur qui cavalait de ses deux ventricules, boiteux du droit, hyperkinétique du gauche. L’organe malade fibrillait et après trois décharges électriques il se remit en rail.

Coups de lame, et l’oreillette droite s’offrait aux regards curieux tel un roman qui livre enfin son secret. Le sien était un antre béant entre les deux ventricules : une bouillie de tissu dévitalisé par l’infarctus, un trou, une CIV (communication inter-ventriculaire).

Le vis visualisé, analysé, photographié, il devait être réparé. Et l’étanchéité fut par une plaque de feutre qui de son blanc immaculé obstruait l’orifice nuisible. L’acidose se fait sentir, et fait planer un mauvais pronostic malgré le patchworking. La faucheuse rode plus que jamais, mais il ne faut pas s’arrêter à l’ombre de sa menace. On doit avancer inéluctablement … à l’image de nos vies … à l’image de la vie. En plein essor, voilà qu’une fontaine de liquide pourpre jaillit vigoureusement du fond de l’organe, qui crachait à nos gueules des souffles quelques peu réprobateurs. La paroi du majestueux ventricule gauche a cédé sous l’effet d’une nécrose ravageuse. Notre entreprise était sérieusement compromise et malgré quelques points le début de la fin se faisait sentir. Collectivement vint la décision d’arrêter toute assistance, d’avorter tout effort. Nos mains devenues inertes, nos yeux observaient ce contre quoi on luttait chaque jour que dieu fait, le ralentissement de la pompe cardiaque qui finira par s’arrêter. Aux dernières trémulations de l’organe, je récitais de façon réflexe des versets du coran sur cette âme chrétienne ou athée fut-elle qui quitte irréversiblement la lorraine pour embrasser des cieux toujours cléments.

DNR