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03 octobre 2008

Aboubaker l'africain

C’était un dimanche soir, il devait être 21h quand j'ai reçu l’appel des urgences. Mon interlocutrice voulait avoir un avis de spécialité concernant un abcès du scrotum. Cette affaire a l’air (une fois encore) de relever de l’urologie. Je préssentais néomoins que j’allais prendre ce patient en hospitalisation. Je décidai donc d’aller jeter un coup d’œil sur cet abcès mal placé. (Comme s’il pouvait être bien placé !)

Arrivée au sas des urgences, mes yeux se sont portés sur le tableau présentatif des patients. Mon futur patient se trouvait au bout du sas, comme si on voulait l’éloigner et je me dis que ce n’est tout de même pas pratique d’installer des patients chirurgicaux aussi loin. Mais j’allais bientôt connaître la raison de cet emplacement pas si anodin.

J’ouvris la porte du box pour découvrir un jeune homme de couleur allongé sur un brancard. Il avait le regard résigné. Aboubaker était fraîchement débarqué du Cameroun, cela faisait tout juste quelques heures qu’il avait foulé le sol français et le voilà déjà dans un hosto. J’en conclue que ça devait urger. Je me présentais à Aboubaker tout en cherchant des yeux les gants que j’allais bientôt enfiler. Après avoir posé quelques question « d’approche » question de mieux connaître Aboubaker, j’allais à l’essentiel et je relevais la tunique du patient pour me pencher sur la source du problème : son périnée. Une odeur nauséabonde se répandit mais j’en étais que faiblement offusquée vu mon hyposmie. J’étais par contre beaucoup plus intriguée par ce que je voyais. Durant ma courte vie, je n’avais encore rien vu de semblable : Les bijoux de famille du patient étaient monstrueusement oedématiés, son scrotum gauche était nécrosé. Les tissus crépitaient sous mon index et j’avais l’impression que ses tissus allaient tomber en cloques et que ces testicules allaient être bientôt mis à nus. Mais cela ne m’empêcha pas de mettre et remettre mon index là ou il faut. La région péri-anale n’était pas en reste, j’y voyais un abcès qui dû être le point de départ  de cette infection galopante. A ce stade de l’examen, je me posais une question existentielle : serait-ce une fasciite ? Je n’avais hélas comme référence visuelle (vécue) qu’un cas de fasciite du membre inférieur : une de mes anciennes patientes hospitalisée en traumatologie (Aile 4). Elle prétendait qu’un bus lui avait roulé dessus. Le plus surprenant c’est qu’elle n’avait aucune fracture mais une fasciite de la cuisse gauche du feu de dieu. Je n’avais jamais cru son histoire, et je passais de longues minutes à scruter son visage essayant vainement et surtout naïvement de déceler une touche d'incrédibilité. Mes regards n’ont aboutit à rien de concret biensur. 

Réveilles toi, me suis-je dite, cette histoire est bien lointaine et je suis là !! Avec Aboubaker l’africain. Ce que j’avais devant les yeux n’avait pas la tête d’une fasciite simple. C’était une authentique gangrène gazeuse étendue, une gangrène de Fournier. De là, les choses s’enchaînèrent rapidement. Un scanner fut fait et le patient poussé en urgence au bloc. Me voilà embarquée pour une nuit chirurgicale qui s’annonce intéressante. Une nuit comme je les aime. Une nuit qui fut longue mais agréablement surprenante contrairement à l’odeur qui se dégageait de cette gangrène. Odeur qui  rappelait vaguement celle des égouts par temps de forte chaleur. On dû sortir des tiroirs oubliés les flacons d’alcool de menthe qu’on imbiba généreusement sur nos masques.

Pour la petite histoire, on débrida les scrotums, la région péri-anale jusqu’au sphincter externe gauche et la paroi abdominale jusqu’aux muscles droits. Ces trois espaces communiquaient largement entre eux et nos doigts se baladaient en long et en large dans ce périnée. On évacua de la bouillie grisâtre faisant office de nécrose liquéfiée. Et on ferma hermétiquement par trois pansements VAC (ingénieuse invention américaine. Ah !! Les américains toujours au top …. Rien de bien étonnant)

Finalement, Aboubaker s’en sort merveilleusement bien, il a certes perdu quelques plumes dans la bataille mais il a gardé ses testicules (même pas mis en nourrisse sous les cuisses). Même pas de colostomie, Aboubaker continue à transiter comme tout le monde par le bas.

Aboubaker, passa en réanimation avant de revenir au service. Il a eu droit à un changement de pansement  toutes les 48 heures au bloc sous anesthésie générale. A coups de bistouris, d’Algosteril et de lames de Delbet et avec quelques points de Blair, le pansement a l’air de bien cicatriser, et l’on pense déjà à la couverture cutanée.

Venu passer un stage d'œnologie dans la lointaine lorraine, ce jeune patient se retrouve alité au CHU pour quelques semaines, coupé de son monde et surtout à des années lumières de comprendre ce qui lui arrive, à cause d’une vilaine gangrène de Fournier, mais tout de même …. Avec SON anus et SES testicules.

DNR

Attention, âmes sensibles s’abstenir

Posté par tagumat à 19:29 - Chroniques chirurgicales - Commentaires [0] - Permalien [#]

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